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Le paradis des souris

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Auteur : Shell
Mots-clefs : Expérience Sociologie Société 
Date : décembre 30, 2020 Mise à jour janvier 10, 2021

Résumé/Traduction : Le carré de la mort : La croissance explosive et la disparition de la population de souris

[« Death Squared:The Explosive Growthand Demise of a Mouse Population » by John B Calhoun MD]

Peut-être n’a-t-on pas réalisé que la connaissance biologique génère une plus grande révolution dans la façon dont on se manage nous-même que les découvertes scientifiques et techniques.

On ne doit pas oublier que la continuation de nos vies à tout moment provient des informations passées.

Il y a cinq facteurs de mortalités qu’il faudrait réduire au maximum :


  1. Émigration : Les animaux dans la nature meurent rarement de l’épée ! Peu meurent de combats intraspécifiques (de la même espèce). Les individus qui ont perdu le combat symbolique visant à rester dans le lieu de leur naissance ou préférentiel, vont prendre la route dans la périphérie peu ou pas occupée. Dans ces nouveaux environnements, les émigrés sont plus exposés aux facteurs de mortalité. Toute diminution par exil des membres en excès d’une population établie représente un risque de mortalité. Dans ce sens l’émigration est un facteur de mortalité.

  2. Le manque de ressources : classiquement la nourriture et l’eau ; si celles-ci tarissent, la mortalité augmente. La diminution des ressources importantes conduit à la débilitation (affaiblissement) et donc rend l’habitat non satisfaisant, ce qui peut conduire à la perte des capacités reproductives ou à la mort (dans le pire cas).

  3. Les problèmes liés à l’environnement : Chaque espèce d’animal s’est développée génétiquement pour une fourchette spécifique de conditions externes qui agissent en faveur de sa physiologie. Par condition externe, on entend par exemple : le vent, la pluie, l’humidité, la température,… Quand une de ces limites est dépassée, elle conduit soit à l’affaiblissement soit à la mort. Il faut aussi prendre en compte les changements cataclysmiques qui ont un effet sur un large spectre de la population et génèrent des conséquences importantes à long terme.

  4. Les maladies : Bien que les animaux présentent une certaine tolérance aux parasites, bactéries et virus qui envahissent leur corps, la plupart des espèces sont toujours sujettes à certaines maladies pouvant les décimer. Une haute densité de population accroît les risques de propagation de maladie dans des proportions épidémiques.

  5. La prédation : pratiquement toutes les espèces sont soumises à la prédation qui élimine un certain nombre de ses membres.

Malgré toutes ces pertes, la plupart des espèces ont survécu sur le long-terme, même sur des temps géologiques. Les espèces ont développé des capacités en ce qui concerne la reproduction, permettant ainsi de compenser les pertes liées à la mortalité autre que le vieillissement. Dans cette étude, le facteur du vieillissement n’a pas été pris en compte, car il est rare que les animaux meurent de vieillesse dans la nature.

Expérience :

Mise en place d’un environnement sans risque de mortalité (hors la vieillesse) pour les souris.


  1. Prévention de l’émigration : il a été mis en place un univers fermé

  2. Ressources illimitées : ressources en nourriture, eau et bouts de papier (pour faire les nids). L’accessibilité pour les ressources est limité à 9500 souris pour la nourriture et 6144 pour l’eau. L’accès au logement est limité à 3840 souris.

  3. Environnement amélioré : température à 20°C pour les mois froids et 21-32°C pour les mois chauds, pas de pluie, mouvements d’air faibles sauf durant les périodes chaudes.

  4. Contrôle des maladies : la souris Balb C albino a été sélectionnée avec des grandes précautions contres les maladies comme par exemple la salmonelle. La prise d’échantillons lorsque la population était à sa plus grande densité a montré qu’il n’y avait pas d’organismes pathogènes en suffisamment grande quantité pour poser problème. De plus le sol était complètement nettoyé tous les 4 à 8 semaines et totalement renouvelé avec des nouveaux épis de maïs.

  5. Prédation : aucun prédateur

La facteur de mortalité principal était uniquement lié à la vieillesse. La ménopause des femelles arrive après 560 jours. La plupart des souris vivaient jusqu’à 800 jours ce qui est l’équivalent à 80 ans pour l’homme.

Phase A

Quatre paires de souris Balb C de 48 jours sont placées dans cet univers le 9 juillet 1968, elles ont été isolées 21 jours après leur sevrage.

La première période dure 104 jours (phase A). Durant cette période, il y eut une agitation sociale considérable jusqu’à ces 8 souris s’ajustent les unes par rapport aux autres et s’installent dans leur environnement.

Phase B

Après la période d’ajustement, les naissances des premiers petits firent croître la population de façon exponentielle en doublant tous les 55 jours. Cette période de croissance rapide a généré 5 doublements consécutifs.

La distribution des places de naissance des souris durant cette phase donne des aperçus de la façon dont l’organisation sociale s’est développée. On a pu remarquer que les naissances avaient tendance à être principalement concentrées dans certains nids. Ainsi les femelles se regroupaient d’une manière particulière. On a pu trouver deux propriétés dans ce système social fermé :


  1. Symétrie bilatérale : le nombre de naissances diminuait lorsqu’on s’éloignait du lieu le plus fréquenté. La différence entre le plus intense et le plus faible était d’un facteur 8. (Dans le cas de cette expérience il y avait une symétrie radiale)

  2. Hiérarchie de groupes : Le nombre de naissances d’un groupe a pu être pris comme un index de son statut social. On a classé ces groupes en donnant des rangs en fonction des naissances. Le nombre de naissances est un indicateur du degré de dominance du mâle sur le territoire. Ainsi un mâle moins actif génère moins de naissances. On remarque que le mâle le plus dominant selon l’indicateur avait aussi le plus grand territoire dans la zone centrale (où se trouvent certaines ressources alimentaires), là ou tous les domaines se regroupent.

Ces deux systèmes permettent de maximiser l’exploitation des ressources et conduisent à un accroissement de la population exponentielle.

À la fin de cette période, tout l’espace désirable était rempli par des groupes sociaux organisés. On se retrouvait avec 14 groupes sociaux d’environ 150 adultes, Dans chacun de ces groupes se trouvaient environ 10 mâles territoriaux, les mâles et les femelles, les juvéniles et les bébés. À la fin de la phase B, il y avait 470 de ces souris immatures qui avaient bénéficié de bons soins maternels et d’une socialisation précoce. Il y avait environ trois fois plus de jeunes animaux que d’anciens. Un nombre considérablement plus élevé que sous des conditions naturelles.

Phase C

Après les 315 jours de la colonisation (B), durant 245 jours la population a crû de façon beaucoup plus lente. Avec une population de 620 souris, la croissance de la population diminua de façon abrupte et la période de doublement devint de 145 jours au lieu de 55. Un des problèmes était que les jeunes ne trouvaient pas de niche pour émigrer (cet univers étant fermé). Ces jeunes très nombreux, devenant adultes ont donc contesté les rôles dans le système social. Les mâles qui échouaient se retirèrent physiquement et psychologiquement du système ; ils devinrent inactifs et s’agrégèrent dans la salle commune centrale (loin des lieux de reproductions). Dès lors ils n’avaient plus d’interaction avec leurs congénères et leur comportement ne provoquait pas d’attaque des mâles territoriaux.

Malgré leur inactivité, ces mâles qui se sont retirés sont caractérisés par des blessures dues à des attaques de nouveaux mâles déchus. En effet, ces mâles tranquilles, ayant perdu leur capacité de fuir (perte sociale), restaient immobiles malgré les attaques violentes des nouveaux mâles. Ces souris blessées allaient devenir plus tard elles-même des attaquantes.

Les femelles des mâles déchus tendent à se replier dans les endroits éloignés, moins convoités par les femelles ayant des petits (pour éviter les agressions ou les dérangements).

Comme résultat des pressions extrêmes faites sur les mâles territoriaux pour rejeter leurs collègues matures, leur capacité de défendre leur territoire diminua. Ainsi la taille de celui-ci diminua. Les femelles enceintes furent davantage exposées aux invasions de leurs nids. Normalement en présence d’un mâle territorial , elles subissaient peu d’agressions. Cependant, suite à l’invasion de leurs nids, les femelles devinrent à leur tour agressives, prenant le rôle du mâle. Cette agressivité se propagea sur leurs propres enfants, qui durent quitter le nid plusieurs jours avant le sevrage normal. Durant cette même période, le nombre de conception diminua et la résorption de fœtus augmenta. Le comportement maternel fut perturbé. Les jeunes étaient souvent blessés dans le processus. Les femelles transportaient leurs jeunes dans différents sites et, durant ces déplacements, certains étaient abandonnés. Lorsqu’on pratiquait des sondages, on remarquait que beaucoup de petits en bas âge avaient disparu. De tels abandons étaient de bons indicateurs de la dissolution du comportement maternel. L’effet combiné de ces facteurs a conduit à la réduction des conceptions, à l’augmentation de la mortalité des fœtus ainsi qu’à l’augmentation de la mortalité avant sevrage. Cela conduisit au déclin de la croissance de la population. Ainsi à la fin de la phase C, l’organisation sociétale avait complètement disparu.

Phase D

L’accroissement de la population diminua abruptement le 560ème jour. Seules quelques souris nouvellement nées survécurent jusqu’à la fin du sevrage. Au jour 600, les morts excédaient légèrement les naissances , les femelles enceintes diminuèrent drastiquement. La dernière conception eut lieu au jour 920. (Le 1er mars 1972), l’âge médian était de 776 jours, soit 200 jours plus tard que la ménopause. (Le 22 juin 1972), il n’y avait plus que 22 mâles et 100 femelles.

Le moment décisif fut la phase C où les jeunes furent rejetés prématurément par leurs mères. Ils commençaient leur vie sans avoir développé des liens affectifs suffisants. Puis comme ils se déplaçaient dans une population déjà dense, de nombreux essais d’interactions sociales étaient perturbés par des bousculades. J’ai montré (Calhoun 1963) que, lorsque la taille du groupe excède l’optimum, pour maximiser la gratification de telles interactions (sociales), il est nécessaire de diminuer l’intensité et la durée de tels comportements. Cette problématique brisa les comportements complexes. Le résultat de ces trois processus (échecs du développement des liens sociaux, interférences sur les comportement sociaux, fragmentation des comportements) conduisit à un échec de la maturation de comportements sociaux complexes comme faire la court, la maternité et la rivalité entre mâles.

Par exemple, parmi les femelles ayant un âge moyen de 334 jours, seules 18 % avaient conçu et 2 % étaient enceintes d’un seul embryon, normalement les femelles de cet âge avaient toutes 5 ou plus rejetons.

Les mâles quant à eux étaient connus sous le titre « Les magnifiques ». En effet, ils ne se sont jamais engagés sexuellement envers une femelle, et ne sont pas entrés dans des combats non plus ; par conséquent ils n’avaient aucune blessure. Ainsi leur pelage était magnifique. Leur comportement était limité à  boire, manger, dormir, se toiletter et aucune autre implication sociale autre qu’une « bousculade ». Les autres mâles plus compétents devinrent progressivement sénescents, la capacité de reproduction était déjà perturbée. On remarque que déplacer de petits groupes de souris dans un nouvel univers peu peuplé ne restaure pas leurs capacités reproductives. Même en plaçant un mâle avec une femelle « normale » (non-issue de l’expérience).

Conclusion

Dans un intervalle de quelques générations, tous les rôles et tout l’espace est pris. À ce moment, un bon taux de survie de ces individus a peu d’opportunités de se réaliser, étant donné qu’ ils se battent pour l’occupation d’un rôle social contre la vieille génération établie ainsi que de nombreux autres concurrents. Cette compétition est si sévère qu’elle conduit presque à un effondrement total de tous les comportements normaux, autant de la part des contestateurs que des adultes déjà établis. L’organisation sociale normale s’effondre et « meurt ».

Les jeunes nés durant cette dissolution sociale sont rejetés par leurs mères et les autres adultes. Cet échec précoce des relations sociales s’aggrave par l’interruption des cycles d’action due à des interférences mécaniques résultant du haut taux de contact entre les individus vivant dans ces populations de haute densité. La haute fréquence de contacts brise les comportements, ainsi pour maximiser la gratification ces contacts sociaux, leur intensité et leur durée doivent être réduites proportionnellement à l’excès de densité de la population.

Des créatures autistes, capables uniquement de comportements simples compatibles avec leur physiologie de survie, émergent. Ainsi leur esprit est mort (la première mort). Ils ne sont plus capables d’exécuter des comportements complexes compatibles avec la survie de l’espèce. Dans une telle situation, l’espèce périt.

Pour les souris, les comportements les plus complexes sont : faire la court, la maternité, la défense territoriale, la hiérarchie intergroupes et les organisations sociales intergroupes. Si les comportements échouent à maturer, il n’y a plus de développement de l’organisation sociale et plus de reproduction. Comme on le voit dans le cas de mon étude, tous les membres de la population vieillissent et meurent. L’espèce disparaît.

Pour un animal aussi complexe que l’homme, il n’y a pas de raisons logiques qu’une séquence comparable d’événements puisse mener à l’extinction de l’espèce.

Si des individus sont capables de remplir des rôles et ont l’intention d’y prétendre mais que ceux-ci sont trop limités, seules la violence et la perturbation de l’organisation sociale vont en découler.

Les individus nés dans cette période vont être dépassés par la réalité et, étant incapable de s’aliéner, vont se diriger vers la violence. Les comportements complexes (ou raffinés) se briseront. Ce qui à terme risque de bloquer la société. Elle ne sera plus apte à acquérir, créer et utiliser des idées appropriées pour vivre dans un monde post-industriel culturellement-conceptuellement-technologiquement orienté.

À l’image de la biologie générative des souris au cours de laquelle se réalisent les comportements les plus complexes, il en est de même pour l’homme au sujet de la création conceptuelle d’idées. La perte de comportements complexes respectifs signifient la mort de l’espèce.

Discussion

Il faut noter que ce n’est pas la densité par unité de surface qui est le facteur problématique majeur, mais le taux et la qualité des interactions sociales qui sont de première importance.

Chez l’homme « les magnifiques » seraient les personnes incapables de vivre sous confrontation et/ou incapables de créativité.

Les souris qui se sont repliées vivent sous de hauts taux de stress comparativement aux autres. Par contre les « Magnifiques », qui elles ne s’étaient pas repliées mais n’avaient pas d’interactions sociales, étaient dans des conditions physiques équivalentes aux mâles territoriaux (leur différence avec les souris repliées est qu’elles n’ont jamais essayé de rentrer dans le système social). À cause de leurs rôles différents, ou de leur rejet pour les rôles désirés, voire de l’absence de rôle, leur comportement et profil biochimique étaient très différents.

Mon point de vue

J’ai déjà lu ce texte mais en le relisant je le trouve toujours aussi saisissant. Effectivement, on ne peut pas comparer l’homme à la souris, néanmoins il me semble que l’on peut tirer quelques enseignements de cette étude.


  1. La première phase est une phase de conflits pour le partage des territoires. Puis s’en suit une stabilité et une période prospère.

  2. Il y a une rupture brutale quand on atteint les limites, il ne faut pas prendre un tel phénomène à la légère, même si la situation semble, au premier abord, rester encore relativement favorable.

  3. Ce n’est pas le manque de ressources (et de technologie) qui est la source du problème mais uniquement le problème sociétal. Un manque de places sociales pour les nouvelles générations conduit à une agressivité très forte.

  4. Le déclin se manifeste par le fait que la femelle doit jouer le rôle du mâle en plus de son propre rôle. Par conséquent, les générations futures subissent une diminution de la qualité de l’éducation, des soins et des contacts sociaux. De plus, on constate une réduction importante du nombre de naissances.

  5. La simplification des relations sociales est aussi un facteur important dans l’effondrement sociétal. Ces relations sont moins intenses et de plus courte durée.

  6. Ceux qui avaient essayé d’obtenir un statut social et avaient échoué étaient en moins bonne condition physique et psychologique que ceux qui n’avaient rien essayé.

  7. Si la situation perdure sur une ou plusieurs générations, le modèle sociétal éclate et il semble qu’il n’y ait pas de rattrapage.

  8. Le point de basculement est peu visible. Quand le nombre de morts a surpassé celui des naissances, tout était déjà joué. Il faut donc être très réactif et aux aguets afin d’agir rapidement.

Cette étude me pose les questions suivantes auxquelles je n’ai aucune réponse :


  1. L’homme est-il vraiment différent des animaux plus simples (on connaît aussi la croissance exponentielle des bactéries) ?

  2. Est-ce que le Japon subirait actuellement un phénomène similaire (bien que pas comparable par simple transposition) ?

  3. Les réseaux sociaux pourraient-ils causer la perte de la société en brisant les relations complexes au profit de la gratification instantanée (les forums de discussion, contrairement aux réseaux sociaux actuels avaient une médiation qui limitait la violence entre acteurs, de plus les réponses étaient souvent beaucoup plus développées que sur les réseaux sociaux modernes)

  4. Une mauvaise qualité de l’éducation envers les enfants (pour de nombreuses raisons) pourrait-elle entraîner une destruction des liens sociaux ?

  5. La baisse de natalité serait-elle un signal de déclin de l’organisation sociétale ?

  6. Un chômage important avec un revenu universel pourrait-il générer une situation similaire ?

  7. Un effondrement social humain serait-il rattrapable ? Ne serait-il pas plus grave qu’un effondrement énergétique et/ou écologique qui, lui, ne pourrait réduire à néant l’espèce humaine (bien que la réduisant en d’importantes proportions, celui-ci ne serait pas fatal à l’espèce) ?

  8. On pourrait se poser la question du bien fondé de la concurrence interne, bien que nécessaire pour la légitimité de la hiérarchie. Mettre les citoyens les uns contre les autres pour un même rôle me semble provoquer une situation similaire à celle des souris. Un pays, une entreprise,… se crée par la coopération de ses éléments et par la légitimité par compétence des places occupées. La bonne concurrence ne serait-elle pas externe ?

  9. Est-ce que l’aliénation de la famille pourrait conduire à un effondrement similaire ?

Idée reçue invalidée :



  • L’homme n’est pas le seul animal capable de s’autodétruire par lui-même.

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Citation

Au centre de la difficulté se trouve l'opportunité
- Albert Einstein